© Haptomai Architectes / 2021
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HAPTOMAI
ARCHITECTES
Maîtrise d'ouvrage : Ville de Dijon
Maîtrise d'oeuvre : IN SITU mandataires / Haptomai Architectes / Cap Vert / LEA / L'Echappée
Programme : Création d'un parc urbain sur l'ancien site du Port du Canal à Dijon
Surface : -
Budget : Phase 1 _ 4 400 000 M €
JARDIN DU PORT DU CANAL
Lorsque la ville redescend vers l'eau
Certaines villes se construisent autour d'une rivière. D'autres naissent d'un canal. Dijon possède la chance d'avoir les deux. Le canal de Bourgogne est une œuvre de la volonté aménagiste. Il est la ligne patiemment tracée pour relier des territoires, transporter des marchandises, ouvrir la Bourgogne sur d'autres horizons. L'Ouche, elle, suit un mouvement plus naturel et ancien. Elle contourne, ralentit, déborde parfois, nourrit les berges et accompagne les saisons sans jamais renoncer à sa liberté. L'une est géométrie, l'autre est géographie. Entre ces deux eaux s'est développé le Port du Canal, dont les usages ont progressivement quitté le domaine industriel pour devenir un lieu de promenade, de patrimoine et de biodiversité.
L'histoire d'un territoire ne disparaît jamais ; elle change simplement de vitesse.
Le projet du Jardin du Port du Canal accompagne cette métamorphose. Il ne cherche pas à effacer la mémoire portuaire mais à la prolonger à de nouveaux usages. Là où circulaient les marchandises circulent désormais les habitants. Là où les quais accueillaient les activités commerciales du canal prennent place les rencontres, les jeux, le marché, les futures guinguettes et les promenades. Cette transformation constitue la première étape d'un vaste parc métropolitain reliant progressivement les différentes rives du canal et de l'Ouche.
Cette ambition commence par un geste simple : rendre la marche évidente.
La piétonnisation d'une partie du pont Eiffel transforme un ancien ouvrage de circulation en belvédère sur le Port du Canal. Le nouvel escalier complète ce parcours en assurant une liaison directe et sécurisée entre les quais et le pont. Ce qui n'était qu'un franchissement devient une expérience. Le promeneur quitte progressivement la ville minérale, s'élève au-dessus des eaux, découvre le paysage, puis redescend lentement vers les quais. L'architecture accompagne le corps autant que le regard.
Plus au sud, la grande halle imaginée dès les premières études trouve ici sa première tranche de travaux réalisée. L'ouvrage est volontairement réduit afin d'accueillir les premiers kiosques et commerces destinés à faire revivre les futures guinguettes du Port du Canal. Pensée comme une structure évolutive, elle pourra progressivement s'étendre au rythme des nouveaux usages, des marchés, des restaurants, des terrasses et des espaces de rencontre. L'architecture ne fige pas le lieu ; elle lui offre une capacité de transformation.
Chez Haptomai Architectes, nous croyons que la technique ne devient véritablement architecture que lorsqu'elle retrouve sa dimension artisanale. Tant qu'elle demeure une simple addition de performances, elle reste un outil. Elle devient œuvre lorsque la main de l'homme reprend le pouvoir sur la machine, lorsque le geste de l'artisan introduit cette part d'inattendu qu'aucun procédé industriel ne peut reproduire. Une soudure légèrement vibrante, une arête qui capte différemment la lumière, une matière dont les irrégularités racontent le temps de sa fabrication : ces imperfections ne sont pas des défauts, elles sont la preuve d'une présence humaine, animale. Elles donnent une âme à l'inanimé et rappellent que la matière conserve toujours la mémoire de ceux qui l'a façonnent, architecte et artisans. L'architecture cesse alors d'être un produit manufacturé pour redevenir un art du contact, où la main dialogue avec le métal, où l'intelligence du dessin rencontre le savoir-faire de l'atelier. L'escalier et la treille, réalisés par l'entreprise Boudier, en sont l'expression.
Leur écriture ne provient pas d'un catalogue industriel mais d'un dessin spécifiquement développé pour le port du canal. Les poteaux cruciformes sont composés par l'assemblage de fers plats soudés entre eux, générant une section qui n'existait pas avant d'être fabriquée. Chaque montant devient ainsi une pièce de serrurerie à part entière, où la précision de l'atelier remplace la standardisation.
L'escalier dialogue naturellement avec le pont Eiffel dont il prolonge les coloris sans tomber dans une écriture pastiche. Les limons et les garde-corps reprennent le bleu caractéristique de l'ouvrage historique tandis que les poteaux et les marches galvanisés à chaud rappellent le remplissage en ions passivé du garde corps du pont. Entre peinture et galvanisation, entre couleur et matière brute, l'ensemble assume son appartenance à une histoire industrielle sans jamais tomber dans la copie.
La treille poursuit cette même recherche mais dans un registre plus organique. Ses ailes métalliques semblent se déployer comme les nervures d'une feuille ou les membranes translucides d'une libellule venant se poser au bord de l'eau. Le dessin de la serrurerie disparaît dans la répétition de ses lignes, jusqu'à devenir presque végétal. Le choix du RAL 7003 participe pleinement à cette intention. Cette teinte n'a pas vocation à affirmer la présence de l'ouvrage ; elle prépare au contraire son effacement progressif. Lorsque les plantes grimpantes auront colonisé la structure, le métal deviendra le support discret d'une architecture vivante dont la véritable matière sera désormais l'ombre, la lumière et le feuillage.
Gaston Bachelard écrivait que l'eau est « la matière du rêve ». Au Port du Canal, elle devient également la matière première du paysage. Le matin, elle recueille les premières lumières sous les branches des grands arbres existants (cyprès chauve, tilleuls etc.). À midi, elle réfléchit le ciel jusque sous la treille. Le soir, elle ralentit le regard avant que les silhouettes des péniches ne disparaissent dans les derniers reflets. L'architecture n'est jamais là pour interrompre cette rêverie. Elle construit simplement les conditions permettant de l'habiter.
Dans un contexte où les villes doivent apprendre à composer avec le réchauffement climatique, ce parc dépasse la seule question de l'aménagement paysager. Les grands arbres procurent l'ombre indispensable aux espaces publics. Les circulations douces remplacent progressivement les déplacements automobiles. Les surfaces végétalisées favorisent le rafraîchissement urbain tandis que le canal et l'Ouche redeviennent des infrastructures écologiques autant que paysagères.
Au centre du bassin, l'île refuge constitue sans doute la plus belle leçon du projet. Invisible pour beaucoup, elle accueille pourtant une biodiversité exceptionnelle à l'échelle de la métropole dijonnaise. Les cormorans célèbrent le soleil de leurs ailes pour se faire sécher. Les hérons cendrés y observent patiemment les berges en quête d'un entremet. Les aigrettes traversent silencieusement les premières brumes du matin. Les foulques, les colverts, les oies cendrées et de nombreuses autres espèces trouvent dans cette île inaccessible un territoire sécurisé. Le projet accompagne cette richesse par une réflexion sur la renaturation des berges, la diversification des habitats et le maintien d'un véritable refuge écologique au cœur de la ville (idées malheureusement non retenues par la ville dans cette première phase de projet).
Une ville se mesure souvent à ses monuments. Nous pensons qu'elle se mesure surtout à la qualité de ses rives, qu'il conviendrait de réensauvager et se ré-approprier au fil des futures phases du projet.
Car lorsqu'un escalier invite à redescendre vers l'eau, lorsqu'une treille laisse progressivement le végétal reprendre possession du métal, lorsqu'un pont cesse d'être uniquement un ouvrage de franchissement pour devenir un lieu où l'on s'arrête, l'architecture ne construit plus seulement un espace public. Elle construit une manière d'habiter le monde.
Habiter le monde, ce n'est plus chercher à tout maîtriser. C'est accepter que le territoire demeure vivant, qu'il évolue sans nous appartenir totalement. C'est laisser une berge devenir friche lorsque cette friche nourrit davantage le vivant qu'une pelouse parfaitement entretenue. C'est permettre aux arbres de vieillir, aux plantes grimpantes d'effacer peu à peu les ouvrages, aux mousses de patiner la pierre, à l'eau de retrouver des espaces d'expansion.
Demain, il faudra accepter que le castor revienne ralentir naturellement le cours de l'Ouche, accepter de le laisser aménager lui aussi le territoire, pour qu'il oeuvre à lutter contre la sécheresse et les incendies, pour qu'il participe mieux que nous, à reconstruire des milieux humides et à accueillir une biodiversité beaucoup plus riche. L'urbanisme et l'architecture de demain doivent rendre l'eau à la terre, et laisser suffisamment de place au vivant pour qu'il aménage lui des espaces résiliants pour tous pour un destin commun.
Nous croyons à une architecture hybride, suffisamment humble pour se laisser transformer par le temps, suffisamment poreuse pour accueillir les autres formes du vivant, suffisamment discrète pour parfois disparaître derrière le paysage qu'elle contribue à révéler. L'aboutissement d'un projet ne réside peut-être pas dans l'affirmation de son architecture, mais dans le moment où celle-ci devient presque invisible, tant elle paraît avoir toujours appartenu au lieu.
C'est cette architecture haptique que nous cherchons : une architecture qui ne s'impose pas au territoire, mais qui apprend à prendre place avec suffisamment de délicatesse pour que le vivant puisse, à son tour, continuer à l'écrire.
© Haptomai Architectes © IN SITU - illustrations © Fabrice Fouillet - photographies
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